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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 18:00

 

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Chère Marceline Desbordes-Valmore, vous m'avez pris le coeur à la gare du Nord.

 

Il faisait froid. Il y avait tellement de monde, et en vérité personne. J'ai cherché un abri, un lieu humain. Je l'ai trouvé : le dos appuyé contre un pilier j'ai ouvert votre livre et j'ai lu votre poème Rêve intermittent d'une nuit triste. Je l'ai lu quatre fois de suite. Il n’y avait plus de foule, plus de froid. Il n'y avait plus que la lumière rose de votre chant - ce rose que Rimbaud vous a volé, entrant dans votre écriture comme un pilleur de tombe égyptienne. Qu'importe : vous revoilà. Intacte et régnante par votre coeur en torche.

 

La vie avec vous a été d’une brutalité insensée.Plus ses coups étaient violents, plus votre chant s’allégeait. Votre amour a triomphé de vos assassins. Ils ne voyaient pas que vos larmes étaient de feu. Je lisais, je lisais, je lisais. Votre poème avait fait disparaître Paris et le monde. Il n’y a que l’amour pour accomplir ce genre de miracle. La grâce de vos images jetait sur mon visage des reflets de rivière. Et ce rose, ce rose ! Mon Dieu, comme c’était beau – d’une beauté de noisetier, de soleil dans ses limbes. Si je vous vois en rose c’est parce que cette couleur n’entre jamais en guerre et semble toujours au bord de défaillir dans l’invisible. Vous lire ainsi, debout, dans le froid d’une gare, c’était une déclaration de vie, une échelle plantée sur le sol, appuyée sur le ciel.

 

(Christian Bobin, La grande vie)

 

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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 23:01

 

Qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir ? (Pascal)

 

JAMAIS je ne traverse le pont d'Iéna sans m'accouder un instant au parapet. Était-ce ici ou plus loin ? Il me semble que c'était à peu près au milieu du pont, en regardant vers Saint-Cloud. Mon cousin me prenait sous les bras et me juchait d'un coup sur le rebord de pierre. Debout et la respiration coupée par l'effroi, je fermais les yeux et crispais les doigts. Alors la voix de Claude m'arrivait, un peu plus brève qu'à l'ordinaire : « Tu regardes ? Tu vois l'Île aux Cygnes ? Et Grenelle ? »  Le vent emportait ma réponse quand il ne me contraignait pas d'avaler mes paroles. J'avais peur. Je sentais les mains de mon cousin trembler autour de mes chevilles qu'elles serraient trop fort.
Un léger vertige me saisissait lorsque je rouvrais les yeux. Le ciel au-dessus de ma tête se mouvait de droite à gauche, et les platane géants qui bordent le fleuve s'inclinaient, palpitants, et se redressaient dans le soleil. La Seine roulait majestueusement ses flots sales. Le long du port, des promeneurs indifférents à mon angoisse s'arrêtaient pour regarder l'eau et reprenaient leur marche en traînant les pieds. Un tas de sable ou de briques les cachait un moment, puis ils reparaissaient, mais ils semblaient si petits que mon coeur se contractait et que j'étais obligé de détourner la vue. [...]

 

(Julien Green, L'autre sommeil, 1931)

 

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16 mars 2014 7 16 /03 /mars /2014 19:00

 

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Fernl, Baby Mowgli

 

 

Il était sept heures, par un soir très chaud, sur les collines de Seeonee. Père Loup s'éveilla de son somme journalier, se gratta, bâilla et détendit ses pattes l'une après l'autre pour dissiper la sensation de paresse qui en raidissait encore les extrémités. Mère Louve était étendue, son gros nez gris tombé parmi ses quatre petits qui se culbutaient en criant, et la lune luisait par l'ouverture de la caverne où ils vivaient tous.

— Augrh ! dit Père Loup, il est temps de se remettre en chasse.

Et il allait s'élancer vers le fond de la vallée, quand une petite ombre à queue touffue barra l'ouverture et jappa :

— Bonne chance, ô chef des loups ! Bonne chance et fortes dents blanches aux nobles enfants. Puissent-ils n'oublier jamais en ce monde ceux qui ont faim !

C'était le chacal — Tabaqui le Lèche-Plat — et les loups de l'Inde méprisent Tabaqui parce qu'il rôde partout faisant du grabuge, colportant des histoires et mangeant des chiffons et des morceaux de cuir dans les tas d'ordures aux portes des villages. Mais ils ont peur de lui aussi, parce que Tabaqui, plus que tout autre dans la jungle, est sujet à la rage ; alors, il oublie qu'il ait jamais eu peur et il court à travers la forêt, mordant tout ce qu'il trouve sur sa route. Le tigre même se sauve et se cache lorsque le petit Tabaqui devient enragé, car la rage est la chose la plus honteuse qui puisse surprendre un animal sauvage. Nous l'appelons hydrophobie, mais eux l'appellent dewanee — la folie — et ils courent.

— Entre alors, et cherche, dit Père Loup avec raideur ; mais il n'y a rien à manger ici.

— Pour un loup, non, certes, dit Tabaqui ; mais pour moi, mince personnage, un os sec est un festin. Que sommes-nous, nous autres Gidur-log (le peuple chacal), pour faire la petite bouche ?

Il obliqua vers le fond de la caverne, y trouva un os de chevreuil où restait quelque viande, s'assit et en fit craquer le bout avec délices.

— Merci pour ce bon repas ! dit-il en se léchant les babines. Qu'ils sont beaux, les nobles enfants ! Quels grands yeux ! Et si jeunes, pourtant ! Je devrais me rappeler, en effet, que les enfants des rois sont maîtres dès le berceau.

Or, Tabaqui le savait aussi bien que personne, il n'y a rien de plus fâcheux que de louer des enfants à leur nez ; il prit plaisir à voir que Mère et Père Loup semblaient gênés.

Tabaqui resta un moment au repos sur son séant, tout réjoui du mal qu'il venait de faire ; puis il reprit malignement :

— Shere Khan, le Grand, a changé de terrain de chasse. Il va chasser, à la prochaine lune, m'a-t-il dit, sur ces collines-ci.

Shere Khan était le tigre qui habitait près de la rivière, la Waingunga, à vingt milles plus loin.

— Il n'en a pas le droit, commença Père Loup avec colère. De par la Loi de la Jungle, il n'a pas le droit de changer ses battues sans dûment avertir. Il effraiera tout le gibier à dix milles à la ronde, et moi... moi j'ai à tuer pour deux ces temps-ci.

— Sa mère ne l'a pas appelé Lungri (le Boiteux) pour rien, dit Mère Louve tranquillement : il est boiteux d'un pied depuis sa naissance ; c'est pourquoi il n'a jamais pu tuer que des bestiaux. À présent, les villageois de la Waingunga sont irrités contre lui, et il vient irriter les nôtres. Ils fouilleront la jungle à sa recherche... il sera loin, mais, nous et nos enfants, il nous faudra courir quand on allumera l'herbe. Vraiment, nous sommes très reconnaissants à Shere Khan !

— Lui parlerai-je de votre gratitude ? dit Tabaqui.

— Ouste ! jappa brusquement Père Loup. Va-t'en chasser avec ton maître. Tu as fait assez de mal pour une nuit.

— Je m'en vais, dit Tabaqui tranquillement. Vous pouvez entendre Shere Khan, en bas, dans les fourrés. J'aurais pu me dispenser du message.

Père Loup écouta.

En bas, dans la vallée qui descendait vers une petite rivière, il entendit la plainte dure, irritée, hargneuse et chantante d'un tigre qui n'a rien pris et auquel il importe peu que toute la jungle le sache.

— L'imbécile ! dit Père Loup, commencer un travail de nuit par un vacarme pareil ! Pense-t-il que nos chevreuils sont comme ses veaux gras de la Waingunga ?

— Chut ! Ce n'est ni bœuf ni chevreuil qu'il chasse cette nuit, dit Mère Louve, c'est l'homme.

La plainte s'était changée en une sorte de ronron bourdonnant qui semblait venir de chaque point de l'espace. C'est le bruit qui égare les bûcherons et les nomades à la belle étoile, et les fait courir quelquefois dans la gueule même du tigre.

— L'homme ! — dit Père Loup, en montrant toutes ses dents blanches. — Faugh ! N'y a-t-il pas assez d'insectes et de grenouilles dans les citernes, qu'il lui faille manger l'homme, et sur notre terrain encore ?

La Loi de la Jungle, qui n'ordonne rien sans raison, défend à toute bête de manger l'homme, sauf lorsqu'elle tue pour montrer à ses enfants comment on tue, auquel cas elle doit chasser hors des réserves de son clan ou de sa tribu. La raison vraie en est que meurtre d'homme signifie, tôt ou tard, invasion d'hommes blancs armés de fusils et montés sur des éléphants, et d'hommes bruns, par centaines, munis de gongs, de fusées et de torches. Alors tout le monde souffre dans la jungle... La raison que les bêtes se donnent entre elles, c'est que, l'homme étant le plus faible et le plus désarmé des vivants, il est indigne d'un chasseur d'y toucher. Ils disent aussi — et c'est vrai — que les mangeurs d'hommes deviennent galeux et qu'ils perdent leurs dents.

Le ronron grandit et se résolut dans le « Aaarh ! » à pleine gorge du tigre qui charge.

Alors, on entendit un hurlement — un hurlement bizarre, indigne d'un tigre — poussé par Shere Khan.

— Il a manqué son coup, dit Mère Louve. Qu'est-ce que c'est ?

Père Loup sortit à quelques pas de l'entrée ; il entendit Shere Khan grommeler sauvagement tout en se démenant dans la brousse.

— L'imbécile a eu l'esprit de sauter sur un feu de bûcherons et s'est brûlé les pieds ! gronda Père Loup. Tabaqui est avec lui.

— Quelque chose monte la colline, dit Mère Louve en dressant une oreille. Tiens-toi prêt.

Il y eut un petit froissement de buisson dans le fourré. Père Loup, ses hanches sous lui, se ramassa, prêt à sauter. Alors, si vous aviez été là, vous auriez vu la chose la plus étonnante du monde : le loup arrêté à mi-bond. Il prit son élan avant de savoir ce qu'il visait, puis tenta de se retenir. Il en résulta un saut de quatre ou cinq pieds droit en l'air, d'où il retomba presque au même point du sol qu'il avait quitté.

— Un homme ! hargna-t-il. Un petit d'homme. Regarde !

En effet, devant lui, s'appuyant à une branche basse, se tenait un bébé brun tout nu, qui pouvait à peine marcher, le plus doux et potelé petit atome qui fût jamais venu la nuit à la caverne d'un loup. Il leva les yeux pour regarder Père Loup en face et se mit à rire.

— Est-ce un petit d'homme ? dit Mère Louve. Je n'en ai jamais vu. Apporte-le ici.

Un loup, accoutumé à transporter ses propres petits, peut très bien, s'il est nécessaire, prendre dans sa gueule un œuf sans le briser. Quoique les mâchoires de Père Loup se fussent refermées complètement sur le dos de l'enfant, pas une dent n'égratigna la peau lorsqu'il le déposa au milieu de ses petits.

— Qu'il est mignon ! Qu'il est nu !... Et qu'il est brave ! dit avec douceur Mère Louve.

Le bébé se poussait, entre les petits, contre la chaleur du flanc tiède.

 

(Rudyard Kipling, Le Livre de la jungle)

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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 15:00

naissait il y a 106 ans et Google nous le rappelle :

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Elle qui a dit si justement :


Le couple heureux qui se reconnaît dans l’amour défie l’univers et le temps ; il se suffit, il réalise l’absolu.

(Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe)

 

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Je viens de ressortir de ma bibliothèque “Mémoires d’une jeune fille rangée” pour en transcrire l’incipit :

 

"Je suis née à quatre heures du matin, le neuf janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. Sur les photos de famille prises l'été suivant, on voit de jeunes dames en robes longues, aux chapeaux empanachés de plumes d'autruche, des messieurs coiffés de canotiers et de panamas qui sourient à un bébé : ce sont mes parents, mon grand-père, des oncles, des tantes, et c'est moi. Mon père avait trente ans, ma mère vingt et un, et j'étais leur premier enfant. Je tourne une page de l'album ; maman tient dans ses bras un bébé qui n'est pas moi ; je porte une jupe plissée, un béret, j'ai deux ans et demi, et ma sœur vient de naître. J'en fus, paraît-il, jalouse, mais pendant peu de temps. Aussi loin que je me souvienne, j'étais fière d'être l'aînée : la première. Déguisée en chaperon rouge, portant dans mon panier galette et pot de beurre, je me sentais plus intéressante qu'un nourrisson cloué dans son berceau. J'avais une petite sœur : ce poupon ne m'avait pas.

 

De mes premières années, je ne retrouve guère qu'une impression confuse : quelque chose de rouge, et de noir, et de chaud. L'appartement était rouge, rouges la moquette, la salle à manger Henri II, la soie gaufrée qui masquait les portes vitrées, et dans le cabinet de papa les rideaux de velours ; les meubles de cet antre sacré étaient en poirier noirci ; je me blottissais dans la niche creusée sous le bureau, je m'enroulais dans les ténèbres ; il faisait sombre, il faisait chaud et le rouge de la moquette criait dans mes yeux. Ainsi se passa ma toute petite enfance. Je regardais, je palpais, j'apprenais le monde, à l'abri."

 

(Simone de BeauvoirMémoires d’une jeune fille rangée)

 

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11 août 2013 7 11 /08 /août /2013 18:00

 

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Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête. On entend des valses de Strauss et de Franz Lehar, et aussi Ramona et Nuits de Chine qui sortent des fenêtres et des portes. L’eau ruisselle partout, dedans, dehors.

On lave la maison à grande eau. On la baigne ainsi deux ou trois fois par an. Des boys amis et des enfants de voisins sont venus voir. À grands jets d’eau ils aident, ils lavent, les carrelages, les murs, les tables. Tout en lavant ils dansent sur la musique européenne. Ils rient. Ils chantent.

C’est une fête vive, heureuse.

La musique, c’est la mère, une Madame française, qui joue du piano dans la pièce attenante.

Parmi ceux qui dansent il y a un très jeune homme, français, beau, qui danse avec une très jeune fille, française elle aussi. Ils se ressemblent.

Elle, c’est celle qui n’a de nom dans le premier livre ni dans celui qui l’avait précédé ni dans celui-ci.

Lui, c’est Paulo, le petit frère adoré par cette jeune sœur, celle-là qui n’est pas nommée.

Un autre jeune homme arrive à la fête: c’est Pierre. Le frère aîné.

Il se poste à quelques mètres de la fête et il la regarde.

Longtemps il regarde la fête.

Et puis il le fait: il écarte les petits boys qui se sauvent épouvantés. Il avance. Il atteint le couple du petit frère et de la sœur.

Et puis il le fait: il prend le petit frère par les épaules, il le pousse jusqu’à la fenêtre ouverte de l’entresol. Et, comme s’il y était tenu par un devoir cruel, il le jette dehors comme il ferait d’un chien.

Le jeune frère se relève et se sauve droit devant lui, il crie sans mot aucun.

La jeune sœur le suit: elle saute de la fenêtre et elle le rejoint. Il s’est couché contre la haie de la cour, il pleure, il tremble, il dit qu’il aime mieux mourir que ça … ça quoi?… Il ne sait plus, il a déjà oublié, il n’a pas dit que c’était le grand frère.

La mère a recommencé à jouer du piano. Mais les enfants du voisinage n’étaient pas revenus. Et les boys à leur tour avaient abandonné la maison désertée par les enfants.

La nuit est venue. C’est le même décor.

La mère est encore là où était la «fête» de l’après-midi.

Les lieux ont été remis en ordre. Les meubles sont à leur place.

La mère n’attend rien. Elle est au centre de son royaume: cette famille-là, ici entrevue.

La mère n’empêche plus rien. Elle n’empêchera plus rien.

Elle laissera se faire ce qui doit arriver.

Cela tout au long de l’histoire ici racontée.

C’est une mère découragée.

C’est le frère aîné qui regarde la mère. Il lui sourit. La mère ne le voit pas.

 

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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 22:01

 

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5 juin 2008

 

Comme le matin de Paris était jeune et beau la fois où nous nous sommes rencontrés ! Tu menais ton premier combat. Ce jour-là, tu as rencontré la gloire et depuis, elle et toi, ne vous êtes plus quittés. Comment aurais-je pu imaginer que cinquante années plus tard nous serions là, face à face, et que je m'adresserais à toi pour un dernier adieu ? C'est la dernière fois que je te parle, la dernière fois que je le peux. Bientôt, tes cendres rejoindront la sépulture qui t'attend dans le jardin Majorelle de Marrakech.

 

C'est à toi que je m'adresse, à toi qui ne m'entends pas, qui ne me réponds pas. Tous ceux qui sont ici m'entendent, mais toi seul ne le peux.


Comment ne pas se souvenir ? Je me souviens de cette première rencontre et de celles qui ont suivi. Je me souviens du jour où nous avons décidé – mais décide-t-on dans ces cas là ? – que nos routes allaient se rejoindre et n'en feraient qu'une. Je me souviens de t'avoir annoncé sur ton lit d'hôpital au Val-de-Grâce que tu n'étais plus à la tête de la maison de Haute Couture qui t'employait et je me souviens de ta réaction : "Alors, m'as tu dit, nous allons en fonder une ensemble et tu la dirigeras." Je me souviens de la chasse à l'argent, des écueils qui surgissaient de partout, mais pour toi j'aurais affronté plus de risques encore. Je me souviens de ta première collection sous ton nom, rue Spontini, et de tes larmes à la fin qui témoignaient de mois de doute, de recherche, d'angoisse. Une fois de plus la gloire était venue te frôler de son aile. Puis les années se sont succédé et avec elles les collections. Comme elles ont passé vite, ces années, et comme tes collections ont façonné leur époque. De tous les couturiers, tu fus le seul à avoir ouvert le livre de ta vie, à le commencer au chapitre I, à l'écrire, et à y inscrire le mot "Fin". Tu avais compris que l'époque qui s'annonçait ne demanderait ni rigueur ni exigence, et après un dernier défilé au Centre Pompidou qui demeurera dans la mémoire de la mode, tu as quitté à jamais ce métier que tu avais tant servi et que tu avais tant aimé.

 

Tu ne t'es jamais consolé de cette séparation. Tu avais une passion pour la création de mode mais, comme cela arrive parfois dans certains couples, le divorce était inéluctable. Ce qui n'empêche pas de continuer à aimer ni de souffrir. Je veux te dire, moi qui fus ton plus proche témoin, qu'entre toutes, les qualités que j'ai le plus admirées chez toi sont précisément l'honnêteté, la rigueur et l'exigence. Tu aurais pu parfois te couler dans la mode mais tu n'y as jamais songé, fidèle au style qui fut le tien. Tu as eu bien raison, puisque ce style est celui qu'on retrouve partout. Peut-être pas sur les podiums de mode, mais dans les rues du monde entier. Ta complicité avec les femmes, que tu revendiquais haut et fort et dont tu étais le plus fier n'a jamais cessé. Avec Chanel – car si un nom doit être cité aujourd'hui, et un seul, c'est bien le sien –, Chanel qui t'avait désigné comme son successeur, tu auras été le couturier le plus important du XXe siècle. Elle de la première moitié, toi de la seconde.

 

Sur la plaque de marbre qui t'attend, au-dessous de ton nom, j'ai voulu que soit gravé "couturier français". Couturier tu l'as été ô combien ! Tu as construit une œuvre dont les échos seront longtemps audibles. Français, car tu ne pouvais rien être d'autre. Français, comme un vers de Ronsard, un parterre de Le Nôtre, une page de Ravel, un tableau de Matisse.

 

Pascal, qui ne l'aimait pas, reproche à Montaigne de préférer son œuvre à tout. C'est Montaigne qui a raison. C'est ton œuvre qui t'a permis de vivre, de supporter l'angoisse qui fut la tienne depuis ton plus jeune âge. L'artiste est ainsi fait qu'il ne trouve de salut et de raisons d'espérer que dans la création.

 

Comment, à ton propos, ne pas citer Proust ? Tu appartenais, en effet, à "cette grande famille magnifique et lamentable des nerveux qui est le sel de la terre. Tout ce que nous connaissons de bien nous vient des nerveux. Ce sont eux, et non pas d'autres, qui ont fondé les religions et composé les chefs-d'œuvre. Jamais le monde ne saura ce qu'il leur doit et surtout ce qu'eux ont souffert pour lui donner."

 

Voilà, Yves, ce que je voulais te dire. Il va falloir se quitter maintenant et je ne sais comment le faire. Parce que je ne te quitterai jamais – nous sommes-nous jamais quittés ? – même si je sais que nous ne regarderons plus le soleil se coucher derrière les jardins de l'Aguedal, que nous ne partagerons plus d'émotion devant un tableau ou un objet d'art. Oui, tout cela je le sais, mais je sais aussi que je n'oublierai jamais ce que je te dois et qu'un jour, j'irai te rejoindre sous les palmiers marocains. Pour te quitter, Yves, je veux te dire mon admiration, mon profond respect et mon amour.

 

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Yves Saint Laurent (1.8.1936-1.6.2008)


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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 23:01

 

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- Je ne croyais pas à la destinée, aux petits signes de la vie censés nous guider vers les chemins à prendre. Je ne croyais pas aux histoires des diseuses de bonne aventure, aux cartes qui vous prédisent l'avenir. Je croyais à la simplicité des coïncidences, à la vérité du hasard.

 

- Alors pourquoi avoir entrepris un si long voyage, pourquoi être venue jusqu'ici si tu ne croyais pas à tout cela ?

 

- A cause d'un piano.

 

- Un piano ?

 

- Il était désaccordé, comme ces vieux pianos de bastringue échoués dans les mess d'officiers. Il avait quelque chose de particulier, ou peut-être était-ce celui qui en jouait.

 

- Celui qui en jouait ?

 

- Mon voisin de pallier, enfin, je n'en suis pas tout à fait certaine.

 

- C'est parce que ton voisin jouait du piano que tu es là ce soir ?

 

- D'une certaine façon. Lorsque ses notes résonnaient dans la cage d'escalier, j'entendais ma solitude ; c'était pour la fuir que j'avais accepté ce week-end à Brighton.

 

- Il faut que tu me racontes tout depuis le début, les choses m'apparaîtront plus clairement si tu me les présentais dans l'ordre.

 

- C'est une longue histoire.

 

- Rien ne presse. Le vent vient du large, le temps est à la pluie, dit Rafael en s'approchant de la fenêtre. Je ne reprendrai la mer que dans deux ou trois jours, au mieux. Je vais nous préparer du thé et tu me raconteras ton histoire, et tu dois me promettre de n'oublier aucun détail. Si le secret que tu m'as confié est vrai, si nous sommes désormais liés pour toujours, j'ai besoin de savoir.

 

Rafael s'agenouilla devant le poêle en fonte, ouvrit la trappe et souffla sur les braises.

 

La maison de Rafael était aussi modeste que sa vie. Quatre murs, une seule pièce, une toiture sommaire, un plancher usé, un lit, une vasque surplombée d'un vieux robinet d'où coulait l'eau à la température du jour, glaciale en hiver et tiède en été quand il aurait fallu le contraire. Une seule fenêtre mais elle ouvrait sur l'embouchure du Bosphore ; depuis la table où Alice était assise on pouvait voir les grands navires s'engager dans le détroit et, derrière eux, les rives de l'Europe.

 

Alice but une gorgée du thé que Rafael venait de lui servir et commença son récit.

 

 

Et si vous avez envie de lire la suite, et même le roman en entier,

James nous a transmis ce lien,

cliquez ici !


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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 11:00

 

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Tu me regardes.

 

Jusqu'ici, tu me voyais. J'étais un élément, une présence parmi d'autres du décor de ta vie.

 

Mais voilà que tes yeux se posent sur les miens autrement.

 

Ce matin, surprise : tu me regardes. Cette fois tes yeux me considèrent. Ils me semblent mesurer le poids de mes propres yeux, posés sur les tiens, avec la même application, la même persistance.

 

Il ne s'agit pas encore, sans doute, d'un véritable échange, plutôt d'une disposition commune et simultanée. Une coïncidence. Nous partageons ce mouvement du corps qu'on appelle regard, unies dans la contemplation de l'autre, et c'est la première fois.

 

Je suis seule à savoir que je suis ta grand-mère et toi ma petite-fille. D'en être sûre m'emplit d'un ravissement que tu ne mesures pas encore.

 

Envie pressante de t'y associer au plus tôt.

 

Nous avons chacune notre place.

 

Je me dis : Je suis la mère de ton père et toi l'enfant de l'enfant, mais toi et moi ignorons encore comment nous l'occuperons, cette place, jusqu'à quel degré de connivence et d'invention. Car il nous faudra l'inventer, comme des milliards et des milliards d'humains qui avant nous l'ont vécue, la vivent, la vivront, cette posture universelle et cependant unique de notre relation. Faire de ce lien quelque chose de différent. S'employer à le rendre singulier. Je souris à cette idée. Joie contenue. Et toujours sur mes yeux tes yeux arrêtés, grands ouverts, comme s'ils suivaient secrètement ma pensée, mais en réalité, bien sûr, occupés ailleurs.

 

Ailleurs ... Où donc ? A quoi ?

 

Envie pressante d'y être associée, au plus tôt, à cet ailleurs.

 

Allons. Surtout pas d'impatience. Prendre le temps, au contraire. Non. Ne pas le « prendre », justement. Le laisser libre, le temps. Je me dis : Ne le bouscule pas à vouloir le hâter ou le ralentir. Laisse-le te porter.

 

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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 11:00

 

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Je n'étais pas encore assise, une fesse en l'air et la main sur la portière, que ma belle-soeur m'agressait déja :

 

- Mais enfin... Tu n'as pas entendu les coups de klaxon ? Ça fait dix minutes qu'on est là !
- Bonjour, je lui réponds.

Mon frère s'était retourné. Petit clin d'oeil.
- Ça va, la belle ?
- Ça va.
- Tu veux que je mette tes affaires dans le coffre ?
-  Non, je te remercie. J'ai juste ce petit sac et puis ma robe ... Je vais la poser sur la plage arière.
- C'est ta robe ? sourcille-t-elle en avisant le chiffon roulé en boule sur mes genoux.
- Oui.
- Que ... qu'est-ce que c'est ?
- Un sari.
- Je vois ...
- Non, tu ne vois pas, lui fis-je remarquer gentiment, tu verras quand je le mettrai.
Petite grimace.

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23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 22:01

 

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Aimer avait toujours été la grande affaire de la vie de lord Jeremy Cigogne ; mais à trente-huit ans, cet aristocrate anglais enrageait de n'avoir jamais su convertir sa passion pour sa femme en un amour véritable. Certes, il n'était pas de ces époux négligents qui laissent leur couple dans la quiétude. Tout au long de leurs sept années de mariage, Cigogne avait remué le coeur d'Emily avec la même furie d'esprit dont il faisait tout. Il avait même suscité quelques embarquements échevelés, avec l'espoir de donner à leur histoire une tournure de liaison très française. Mais Jeremy sentait à présent combien il s'était trompé en cherchant à perpétuer l'élan de leur ancienne passion, tout l'artificiel que comportait sa lutte contre l'usure. A trop vouloir demeurer l'amant de sa femme, il n'avait pas su devenir son époux.

Les années n'avaient pas fatigué les sentiments qu'Emily lui portait ; cependant et cela faisait désormais toute l'inquiétude de Cigogne un sentiment d'incomplétude ne cessait d'augmenter en elle. Jeremy l'aimait avec feu sans la voir. Ils étaient passés par toutes sortes d'ivresses ; mais le profit des passions n'est pas dans l'enivrement qu'elles procurent. Le coeur ne peut se nourrir uniquement de ces griseries, et celui d'Emily s'épuisait dans ces vaines mises en scène, ce bric-à-brac de stratagèmes calamiteux qui finissaient par la navrer. Malgré sa bonne volonté, très sincère, Jeremy avait toujours eu pour sa femme ce goût aveugle et finalement égoïste qui ne cherche pas à pénétrer ce qu'est l'autre, cette sorte d'emportement délicieux qui fait aimer les jeux de l'amour plus que son objet.


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Published by Alice - dans Incipit
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